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L'Ocean Noir préface de Catherine Clement


Un matin, j'ai reçu par la poste une large enveloppe qui venait de Cotonou, Bénin. À côté de mon nom dessiné à l'encre de Chine, un personnage courait sur le papier blanc. Il tenait dans sa main gauche un paquet bleu cobalt et sa main droite pointait en direction des timbres béninois. Et sur ces timbres, se tient une femme blanche très nue avec de longs cheveux blonds : Ève, peinte par Lucas Cranach, pour célébrer le 500e anniversaire de la naissance du peintre allemand. Le coureur a la peau marron, découpée dans du coton fin sur lequel sont posés des yeux rouges sillonnés de noir et de blanc ; et dans ces minuscules parcelles découpées collées sur la peau noire, je reconnais un tissu d'Afrique. Envoi de William Wilson, que je n'avais jamais vu. Ce coureur va si vite, il est si vivant que c'est ainsi que j'entrai dans le monde de l'artiste, par un collage sur une enveloppe blanche.
Si les tentures ont l'esprit de collage, elles n'en ont aucunement la matière de papier puisqu'elles sont soigneusement ourlées sur du tissu et qu'au lieu de la colle, y travaillent l'aiguille et le fil tenus par une main - une main précieuse, précise, supposée obéissante au dessin de l'artiste. La première fois que j'ai vu des tentures au Bénin, c'était en 1981 au palais d'Abomey, dont une partie venait d'être restaurée ; enthousiaste, savant et déjà initié, l'ami Pierre Gaudibert était présent. J'avais été si vivement frappée par la libre beauté des tentures que j'avais fait emplette d'un petit parasol noir orné de silhouettes animales. Je ne connaissais pas l'Afrique. Quinze ans plus tard, j'y retournai pour y vivre trois années, autant dire presque rien. On ne connaît pas l'Afrique en si peu de temps, et d'ailleurs ce n'était pas la même Afrique. La mienne était sénégalaise, sahélienne, dorée et sablonneuse à l'exception des arbres considérables et de la terre rouge des bois sacrés de Casamance. Je ne revêtirai pas le vêtement de celle qui connaîtrait l'Afrique, à un détail près : en trois ans de vie sénégalaise, j'ai appris le pouvoir des tissus.
Même si ceux que j'ai vus se drapaient sur le corps des femmes, leur éclat confondant, leurs alliages merveilleux m'ont donné le goût du pagne et de ses cryptogrammes.
Le propre d'un cryptogramme est de ne pas se donner si on n'en possède pas les codes et les sens. William les donnera tous, mais au premier regard, je dois me débrouiller seule. Avec mes bouts de savoir de bric et de broc, avec mon Afrique intérieure fragile et têtue, je regarde les tentures de William Wilson et l'histoire qu'elles racontent s'imprime peu à peu. Où s'imprime-t-elle ? J'ai l'esprit Blanc, archi-Blanc, formé au latin et au grec, emprisonné pendant plus de trente ans dans la philosophie qu'on enseigne en France, décourageante d'ethnocentrisme. L'histoire que me raconte William Wilson ne s'imprime pas dans cet esprit-là. Pourtant, elle s'imprime. Où ?
Je reconnais des éléments. Sur la deuxième tenture, il me semble que les jarres que transporte la barque sont des vodouns. L'Africain bienveillant qui regarde le Blanc et présente ses objets sacrés au navire qui s'avance n'est pas payé de retour ; à la proue de la caravelle des conquêtes, le rouquin armé d'un fusil a le regard fixé sur la côte, pas sur lui. Le mât de son bateau porte la croix pattée ; tout est dit. La croix et le fusil d'un côté, les vodouns et la pagaie de l'autre. Cela s'appelle La Rencontre, mais elle est univoque. Il n'y a pas de rencontre. Il y aura violence. La colonisation commence. Son déclin vient à peine de commencer.
Dans la troisième tenture, côté jardin et côté cour, voici les signes du Fâ, que j'ai consulté une fois sous l'égide d'Erick Gbodossou à Dakar. Une fois, ce n'est pas beaucoup, mais c'est assez pour identifier aussitôt les cauris, le chapelet, l'empreinte du fatum. Me voici sur la piste, elle est nocturne, rituelle. Je ne sais pas grand chose, à peine épeler, mais j'ai connu Pierre Verger à Bahia et sur le candomblé, rejeton brésilien du culte des vodouns, j'ai lu ce qui était disponible dans ma langue. Je vois donc que les hommes et les femmes sont habillés de blanc, couleur du candomblé que portent les initiés, couleur de l'au-delà. Ensuite, c'est un python géant qui se mord la queue sous leurs pieds. Même si je ne connais pas précisément l'histoire de ce python, le sens est presque universel ; dans l'hindouisme, le grand python Sesa soutient le monde, le dieu Vishnou dort au creux de ses anneaux et, chez mes amis Dogons d'Ogol-du-bas, le serpent Lébé qui vient chaque nuit lécher les oreilles du Hogon pour lui transmettre les secrets de la vie des morts est aussi un python. Sur le noir de la nuit, voici le monde auquel s'attaquent les Blancs.
La tenture Les Rois du Danxomé, qui est la quatrième, est très déconcertante. Soudain, j'en reconnais un. En bas, sur fond bleu sombre. Un requin ! C'est le roi Kondo, fils du roi Glélé, roi d'Abomey, que les Blancs appelaient Béhanzin, le roi qui résista, le roi qu'ils ont vaincu, celui dont la statue de bois à torse et tête de squale se trouve dans une niche au musée du quai Branly, tandis que sa nouvelle version, sculptée en 2006, se trouve à la fondation Zinsou à Cotonou. Requin, à cause du slogan de Kondo quand il décida de résister aux Français : Le requin s'est mis en colère et la mer est devenue houleuse. Derrière la nouvelle statue du roi requin, s'affiche son discours d'adieu à ses troupes avec ces mots : Compagnons disparus, héros inconnus d'une tragique épopée, voici l'offrande du souvenir : un peu d'huile, un peu de farine et du sang de taureau. Voici le pacte renouvelé avant le grand départ. Aucun exil n'efface les vodouns.
Cinquième tenture. Des Blancs torturent des Noirs. Sous la menace, un Noir y participe. Sixième tenture : déportation. Esclaverie. File d'esclaves enchaînés avant l'embarquement avec une chaîne immense attachée au Poteau. Esclaves entassés tête-bêche dans les soutes des navires négriers, le navire s'en va ; une barque, à part : s'enfuit-elle ?
Septième tenture : La Fin d'un monde. Ceux qui restent n'ont plus leur tête à eux. L'officiant du milieu fait grise mine. Mais à droite, les vodouns demeurent.
Huitième tenture : Les Colons. Celui-là porte un habit rouge et le casque apparaît, blanc comme la couleur du rite. C'est l'ère industrielle. Sur les rails du chemin de fer, la locomotive contient un char d'assaut ; mais sur les bas-côtés, des tombes avec des croix. Les Noirs morts d'épuisement en construisant les voies sont devenus chrétiens ; ils sont belges, anglais, français, hollandais, danois, espagnols, toute l'Europe s'y est mise. L'esclave porte sur le dos le palmier et son huile, l'ivoire des éléphants ; il a la chaîne au cou.
À la neuvième tenture, changement. Les bourgeois de la côte sont des Noirs enrichis. Pour qu'on ne s'y trompe pas, côté cour, il y a le Blanc. Mais sous l'arbre généalogique aux visages divers, les Noirs portent le chapeau ou le casque, des souliers, et leur femme à l'ombrelle, peau claire, est une métisse. En vivant à Dakar, j'ai connu les Signares, ces filles d'aventuriers français et d'Africaines que leurs pères dotaient richement, à Gorée, à Saint-Louis, au XVIIIe siècle. J'ai posé la question à William : puis-je voir dans la dame à l'ombrelle une Signare ? La réponse était oui. Le métissage commence et William est métis, moitié Tourangeau et moitié Togolais. Au moment où le monde pivote sur son axe avec l'élection de Barack Obama, la neuvième tenture entame sa révolution.
Le Prix du sang, dixième tenture. Le Sénégal m'a appris très vite comment les tirailleurs sénégalais, vocable s'appliquant aux Noirs du « Soudan », aujourd'hui Afrique de l'Ouest, furent grugés par la France. La « cristallisation » des pensions des anciens combattants est un bien joli mot pour une grande infamie ; en stoppant les pensions, la France priva de leurs justes revenus ceux qu'elle avait recrutés pour aller à la guerre, maudit soit le cerveau qui inventa cela. Je revois les anciens combattants de Dakar en grand boubou de cérémonie, leurs décorations en haut, sur le côté, je revois ceux de Sangha pour lesquels il était trop tard, je me souviens du dernier tirailleur sénégalais de la Grande Guerre qui mourut la veille de ses cent ans, en essayant le boubou de cérémonie qu'il aurait dû porter pour recevoir enfin sa Légion d'honneur. La France fit un geste. Il voulait une route pour son village, il l'eut. Mais il ne la vit pas. Sur la terre fraîche encore sous laquelle il gisait, l'ambassadeur de France accrocha la croix en disant les paroles. Trop tard, toujours trop tard. À douze heures près. C'est à pleurer.
Ce qu'on voit sur la dixième tenture, c'est leur chair à pâté, hachée menue par les chars allemands des deux guerres mondiales. Les têtes des tirailleurs versent des larmes amères, on ne voit pas leurs pieds. Parfois, ils étaient nus.
La onzième tenture parle d'indépendance. À gauche, la carte coloniale, à droite, celle des indépendances. Les frontières coloniales n'ont pas disparu, coupant les peuples en deux, en trois. Ce sont des frontières folles. Il faudrait les changer.
Douzième tenture, le Black Power américain. La voir au moment où un métis d'Afrique est le président américain confond l'esprit. Ces héros qui se sont tant battus basculent dans le mythe alors que commence une autre histoire des Africains américains du Nord.
Ceux du Sud maintenant, la treizième tenture. Nouveaux drapeaux, autres noms. Je saute de bonheur en voyant, côté cour, ma chère Mamy Wata, la sirène d'Afrique, déesse au collier de serpent, Yemanja pour ceux du candomblé. Là, elle est en sirène, mais là-bas, au Brésil, Yemanja porte le manteau bleu et la tunique blanche de la Vierge Marie, de la couleur des vagues et de l'écume.
Quatorzième tenture, le rêve. L'Afrique unie. Je cherche les noms de ceux que j'ai bien connus : Emile Zinsou, Ousmane Sembène, Cheikh Hamidou Kane, Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia. Je salue ceux que j'ai pleuré, Patrice Lumumba et Thomas Sankara. Pas question d'oublier.
La quinzième fait frissonner. C'est aujourd'hui. Les boat-people d'Afrique qui partent follement sur de mauvaises pirogues surchargées, meurtrières, et qui se noient parce qu'ils ont fui l'Afrique. Les ailerons des requins qui sillonnent les eaux ne sont pas forcément ceux des animaux.
Suis-je consolée par la seizième tenture, celle de L'Humanité ? Seule la jarre trouée du Danhomè donne un peu d'espoir. Si chacun veut bien boucher un trou avec le doigt, la jarre retiendra l'eau. On n'y est pas.
Au terme du voyage, l'océan noiera tout. Restent des flaques de sang. Moi, c'est ce que je vois. Alors je recommence et je prends la première, la première tenture du voyage dans l'histoire. L'océan étincelle, il n'y a pas de sang. Le bateau est serpent, le voyageur, placide. Son vêtement est de pagne et son bonnet est bleu. À gauche, un oiseau s'envole à tire-d'aile et cet oiseau a une tête d'Africain, barbu, vieux peut-être. J'y ai vu l'âme d'un mort enfin devenu ancêtre et parti en pirogue là où vont les ancêtres après que les vivants les ont transformés en jeunes morts étincelants.

 

Catherine Clément

 

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2009  | Gallimard